Un samedi matin au Sénat

Une co-organisation L/OnTop - Féminin Pluriel, sur l'invitation d'AreaRevues.

Arrivée guillerette au Palais du Luxembourg, samedi matin sur les coups de 9h, vêtue d’une tunique kimono noire qui me démarquait et m’affiliait à la fois à cette communauté de femmes qui assument leurs ambitions.
J’avoue que je m’attendais à vivre un colloque un peu sous cloche, entre gens de bonne compagnie, où les dires sont attendus.
C’est tout le contraire qui s’est passé. J’ai été captée, interpellée, remuée. J’ai adoré ce rendez-vous où… je me suis amusée ! J’ai eu un mal fou à quitter la place, vers 14 heures.

Pourtant il nous a fallu être studieuses, assises dans la Salle Clémenceau de 9h à 13h sans interruption (et sans petit café d’accueil), d’autant que pour ma part j’avais Monsieur Malotru derrière moi (il n’y avait pourtant pas beaucoup d’hommes dans la salle...), qui s’est évertué à s’avachir sur mon dossier durant la plus grande partie de la matinée...

Finalement bien placée entre Anna Piot et Barbara NativelPatricia de Silans devant moi, je regarde la pétulante Brigitte Grésy amorcer l’animation de cette première table ronde : RESEAUX BUSINESS ET PROFESSIONNELS.



Sophie de Menthon, de sa superbe voix de radio, nous plonge d’entrée dans l’aspect le plus trivial du sujet : elle dit détester les réseaux de femmes, que ses pires soucis professionnels lui sont arrivés par les femmes (« j’ai failli être tuée par des femmes ! »). Que si elle est co-fondatrice de Féminin Pluriel, fondamentalement, elle n’y est pour rien, qu’elle a seulement suivi un noyau (enfin) sympa avec qui elle aimait se réunir. Que dans ce réseau, il y a la fantaisie, sans le carriérisme.
Et bien cela a le mérite d’être clair !
Je ne vous raconte pas les visages voisins à la tribune, même si cette entrée en matière a eu pour grand avantage d’obliger chacune à se positionner. Il n’est pas seulement question de savoir si les femmes sont « garces entre elles », mais bien d’identifier les champs d’actions des réseaux de femmes. Après tout, ce ne sont pas des réunions tupperware, alors que se passe-t-il vraiment quand les femmes se solidarisent dans le réseau ? Bien vu Sophie, j’ai trouvé cette petite provocation très à propos.

Cristina Lunghi, fondatrice d’Arborus, a d’abord dû disserter sur le symbole de l’arbre, ses racines, ses fruits, sa puissance… rétorquer au « symbole phallique » (je vous épargnerai le débat « ça dépend de la forme de l’arbre » ;-) Puis elle a reconnu que si ses plus grosses déceptions étaient venues des femmes, ses plus grandes joies aussi. Elle a expliqué que son réseau était né de la question : « mais où sont toutes les femmes formidables qui ont fait des études avec moi ? », s'ancrant dans une dynamique européenne, elle qui est d’origine italienne et attachée à la symbolique, aussi, latine (!).



Avivah Wittenberg-Cox (photo, avec Brigitte Grésy), d’une grande douceur qui n'oublie pas d’être déterminée, représente 3000 adhérentes EWPN European Professionnal Women's Network en Europe, 1000 à Paris. Toutes diplômées de l’enseignement supérieur. Et dire qu’elle aurait pu porter un badge « Stéphanie Will ». En effet, quand mon badge a été prêt à l’entrée, il lui a été tendu car elle était à côté de moi. Je lui ai dit « J’aurais adoré être Vous… mais je suis Stéphanie Will ! ». Elle a vaguement esquissé un sourire...
Son discours a été très brillant. Elle a affirmé avoir toujours beaucoup appris des femmes, notamment des plus âgées, celles qui ont « 5 à 10 ans d’avance » sur elle. Elle prône l’échange intergénérationnel et multiculturel. Convaincante, elle conclut « Le 21ème siècle nous appartient (…). Que veut-on de ce monde que l’on peut influencer ? ».

Tita Zeitoun préside Action de Femme, une association (et non un réseau – Tita fustige les organisations qui « font du pognon sur le dos des femmes »...), qui milite en faveur de la présence des femmes dans les conseils d’administration. Elle précise d’entrée que, longtemps, elle n’a pas été mobilisée sur « la cause des femmes », trop occupée qu’elle était à faire sa propre place d’immigrée de la première génération. Elle avoue que la prise de conscience a eu lieu vers ses 45 ans. Et là, c’est épatant parce qu’on la regarde, et non seulement elle a l’air d’une jeune fille (et n’y lisez AUCUNE ironie), mais en plus on veut devenir une Tita Zeitoun, une femme de tête dans les Conseils d’administration, quand on sera grande. L’écouter parler, c’est un bonheur. Une liberté de parole, une autorité naturelle, beaucoup de classe et de féminité (et je n’avais pas encore vu ses affolants talons !). Son anecdote où elle appelle un patron de groupe bancaire, pour lui dire « regardez votre concurrent, il fait entrer une femme au Conseil d’administration » - ce qui le convainc de le faire à son tour très vite, est tout à fait savoureuse.

Armelle Carminati Rabasse (photo) – Celle que j’étais venue écouter, en premier lieu, en ce samedi matin. Je l’ai découverte dans le documentaire "Bienvenue dans la vraie vie des femmes" sur Canal Plus il y a quelques mois, puis j’ai lu plusieurs interviews et vraiment, je ne serais pas loin de devenir fan… de cette consultante !
J’ai aimé son entrée en matière, se déclarant peu consciente de prime abord des questions paritaires – « élevée à l’italienne », mais suffisamment quand même pour « être Centralienne ». C’est dans le cadre de son poste, missionnée par son Président, qu’elle a commencé à se pencher objectivement sur les places occupées par des femmes dans son entreprise. Le constat a produit « un niveau de révolte apaisé » (vous apprécierez l’union de ces deux mots). Peu motivée par « le carnet d’adresses », elle s’adonne davantage au partage des best practices au sein d’Accent Sur Elles, ayant impulsé un « incubateur de réseaux », et affichant fièrement une extension que recouvrent 52 pays.

Thaima Samman s’affiche volontiers « militante », et reconnaît « ne pas être une grande amoureuse des réseaux féminins », mais souligne quand même que le préjugé sur les femmes « garces entre elles » est savamment entretenu par ceux que ces poches de pouvoir dérangent… Son réseau (international) est encore jeune, mais quand on avance une WIL Newsletter « Women In Leadership », je pressens le bon réseau, très influent ! ;-)

A l’image de ce que relève Anna Piot dans son billet, j’ai beaucoup aimé l’écoute et la capacité de rebond de Brigitte Grésy. Elle a relevé que les 3 principaux moteurs de la création d’un réseau étaient
1. Le manque de prise de parole (il y a toujours une revendication --- féministe ? --- quelque part)
2. L’influence américaine pour passer à l’action (… motivée, aussi, par la peur des procès pour discrimination)
3. Le plaisir d’être entre soi (ce qui explique que les cadres restent avec les cadres. Comment partager ces problématiques avec celles qui ne mènent pas la même bataille ?).
Elle a également mis son grain de sel en excluant totalement la question des femmes entre elles – « un faux débat », foulant du pied le penchant ‘’Femmes de Vénus / Hommes de Mars’’ des plus superficiels. En tant que femme, elle attend spontanément que l'on valorise « sa rigueur intellectuelle, sa capacité d’analyse et de synthèse ». Et pas sa gentillesse.

Sophie de Menton a tout de même bien rebondi en rappelant que sa vraie contribution aux réseaux féminins, ce sont les combats  transverses qu’elle mène pour toutes celles qui ne sont pas, comme elle, « les enfants gâtées de l’Occident ». Cela va bien au-delà du clivage Homme/Femme. Tita Zeitoun a complété en précisant qu'il y avait une nouvelle génération de femmes prêtes à s'investir dans les réseaux. Que Sophie de Menton avait contribué à défricher le terrain (à la lointaine époque des épaulettes carrées !). Bref, toutes se sont enfin accordées :-)
La preuve en est la conclusion d'Avivah Wittenberg-Cox : « Les problématiques des femmes en réseaux ne sont plus seulement traitées dans Elle ou Marie-Claire, mais font la couverture du Monde ou de l’Express ! ».

La seconde table ronde : RESEAUX ENGAGES, HUMANISTES ET HEDONISTES s’annonçait a priori plus ronronnante. Tout faux, car elle a pris une tournure inattendue. Et cela dès les premières minutes où l’animatrice – en la personne de Stéphanie Bataille, comédienne, chroniqueuse politique, humoriste (auteure de son propre one-woman-show « Les Hommes »), militante, a pris la parole pour présenter la nouvelle brochette d’intervenantes. Un petit bonheur quand elle a demandé à l'une d'elles, de son ton un peu péremptoire : « Faites-nous rêver… nous aussi on veut faire des choses !… ». En quelques mots, elle avait tout dit. Ou tout demandé.

Alors le tour de table se passe, entre Véronique Carantois qui veut « se protéger du regard masculin pour fumer de gros havanes » ; Olga Trostiansky – adjointe au Maire de Paris, qui coordonne des associations européennes ; Françoise Rigord qui nous fait goûter – dans un premier temps – à la rudesse de la vie dans les vignobles quand on est une femme (et pas une célèbre Veuve !), notamment elle en 1973 ; Marie-France Picart de la Grande Loge féminine de France ; la très politique Sylvianne Villaudière ; Odile Bourin – qui nous a expliqué que les hommes avaient écrit l’histoire de la musique en oubliant toutes leurs consoeurs (…) et la très militante Olivia Cattan, de l’association Paroles de Femmes, qui a mis le feu au poudre, si je puis dire. Mais pour le meilleur.

Intervenant la dernière, elle a rapidement replacé la question de l’action concrète, et vis-à-vis de publics vulnérables, au cœur du débat. Nous qui étions entre privilégiées, pomponnées, connectées à la satisfaction de nos besoins de réussite et d’ambition, Olivia a réintroduit nos obstacles, nos blessures, nos humiliations - peu importe à quelle échelle - dans le discours de cette matinée. Ce qui empêche, potentiellement, d'arriver où nous sommes. Et je ne peux pas croire qu’aucune femme n’ait eu au moins un souvenir de quelque chose, ou de quelqu'un, en l’écoutant.
Une en tout cas en a eu un, et c’est une femme de la tribune.

Cette « femme à laquelle on aurait pas pensé que cela puisse arriver, quand on la voit, là, avec son petit serre-tête orange » - dixit Stéphanie Bataille, a fait une confidence à 300 paires d’oreilles. Et cela a complètement recadré le débat entre « C’est bien les réseaux, on y fait quoi, comment on y entre » vers «  comment les réseaux de femmes heureusement exposées, et sans doute en situation de réussite, peuvent-ils se solidariser de toutes celles qui sont derrière. Comment créer des passerelles et évoquer ensemble les vraies questions – celles qui disent pourquoi les femmes sont arrêtées ? ». Et de fil en aiguille, on apprend que le sujet de la violence faite au femme pourrait devenir grande cause nationale en 2010... tiens, c'est quand même curieux qu'on soit allées si loin dans le sujet.

Moi aussi j’ai ma petite histoire perso, mais moi aussi j’ai surtout le désir d’être utile aux femmes qui ont besoin d’une main tendue dans leur vie sociale, qu’elle vise leur propre excellence ou seulement une vie normale, banale, normée. Mais qu’elles puissent le faire. Qu’elles choisissent leur vie privée, et conquièrent leur vie professionnelle. Et imaginer que c'est en évoquant sur la place publique les freins que sont l’inceste, le viol, le harcèlement, la violence conjugale… consiste, pour moi, à se rapprocher du cœur du sujet. Mon propre cœur a bien palpité au fur et à mesure des échanges, car soudainement j’ai eu la sensation que nous étions à l’épicentre.

Et là, peu avant d’accéder au cocktail raffiné et aux vins de tous les grands Châteaux de femmes réunis pour l’occasion, un homme a pris la parole et a inspiré un grand ouf de soulagement à tout l’auditoire. Il a simplement dit : « c’est un problème d’homme ! » !
Et oui Monsieur, que j’ai retrouvé par hasard dans la rue sur le chemin du retour, nous sommes toutes d’accord que c’est un problème d’homme. Et vous voyez, comme malheureusement il ne se résout pas, les femmes se retrouvent entre elles. Et en parlent, ou non. Mais toujours les femmes exorcisent entre elles, avec un cigare, un verre de vin, dans les conseils d’administrations, dans les orchestres. Plus souvent dans le silence.

  • Stéphanie Bataille (photo) reprend "Les monologues du vagin", d'Eve Ensler, sur scène à partir du 6 octobre.
  • Je n'ai pas eu le temps de goûter tous les vins - ! mais je vous recommande quand même le Château La Doucette (Anne de Ladoucette), le Champagne Philippe Gonet (Chantal Bregon-Gonet) et le Château Peyrassol Côtes de Provence (Françoise Cornu-Rigord).
  • Odile Bourin, de l'association Femmes et Musique, a présenté l'ouvrage Compositrices Françaises au XXème siècle.
  • J'ai rencontré Olga Johnson et Catherine Godais, mangeuses de macarons et Présidente / Membre d'une toute nouvelle association de "Femmes dans la cité & dans l'entreprise" : EMANCIP.