« Formateur dans l’industrie de l’indépendance financière ». J’ai toujours sa carte de visite. N’est-ce pas une jolie formule ? Intriguante, différenciante, prompte à susciter l’intérêt ? Mais sans doute pas la confiance, chez quelqu’un de plus averti, de moins naïf que moi. Cependant, dans le package « élégante trentenaire au doux prénom aussi soft que Michelle (ce n’est pas son vrai prénom) avec références salariées dans une grande régie publicitaire », il était tentant d’en savoir plus.
Il y a deux ans mon activité avait déjà bien démarré, mais j’étrennais encore mes nouveaux réseaux et je ne savais pas forcément comment bien m’y positionner. Ce qui est certain, c’est que je voulais être utile et généreuse de mon temps si le besoin se présentait. Je commençais juste à fréquenter les Mompreneurs et les Mamans qui travaillent. J’avais quelques contacts sympathiques dont je me sentais proches et avec lesquels je partageais beaucoup d’empathie sur les difficultés des démarrages, la conciliation vie pro / vie perso, les objectifs de rentabilité et la contribution de nos petites entreprises au paquebot familial. Une question revenait souvent dans nos conversations de l’époque : faut-il avoir un plan B financier ? Faut-il se préparer à avoir un job d’appoint pour compenser les carences de notre TPE ? Y’a-t-il une solution pour gagner de l’argent « à côté » ?
Michelle m’affirme que oui. Je rencontre Michelle dans un endroit très bien. Un haut lieu du réseautage au féminin sur la place de Paris. Dans les beaux quartiers. Elle-même habite le 16ème. Avec sa carte de visite à l’intitulé fantasmagorique, Michelle me laisse entendre qu’elle a à la fois un tuyau et une stratégie, bref un plan B financier pour soutenir les projets des ambitieux(ses). Je repense immédiatement à mes Mompreneurs et je lui demande si elle serait disposée à partager ses lumières. C’est entendu que oui, mais elle refusera de me dire quoi que ce soit de plus lors de notre rencontre. Il faudra obligatoirement que cela se passe « ailleurs ». Comme elle se montrera très motivée à l’idée d’avoir un auditoire complet.
Michelle organise avec ses pairs des réunions / conventions dans des hôtels de périphérie ou de petites villes de banlieue et de province. Mais ses propositions ne collent pas avec mon agenda et celles des personnes que je mobilise. Très offensive dans son suivi de la prise de rendez-vous, elle finit par me proposer de venir déjeuner chez elle afin de présenter son plan en petit comité. Personnellement je ne suis pas en recherche de plan B financier. Mais l’un de mes contacts est dans une situation plus critique que moi alors je décide de maintenir l’intérêt pour ce rendez-vous, en restant un intermédiaire impliqué dans la mise en relation. Mon contact, que nous appellerons Clothilde, est la seule à finalement accepter le déjeuner « dans le 16ème ».
Le 16ème c’est grand, ce n’est pas forcément chic et pas forcément près du métro. Je me retrouve à marcher longtemps sous la pluie pour gagner sa résidence sans grand prestige, dans une rue pas commerçante du tout où je dois cependant trouver une boulangerie car je me suis engagée à apporter le dessert (à noter que j’ai déjà une 1/2 bouteille de champagne – c’est dire si je trouvais notre hôtesse distinguée et ses intentions friendly !).
Dans le petit appartement, Michelle et Clothilde discutent déjà. Pour quelques minutes on se croit encore dans un déjeuner solidaire entre filles, puis arrive le produit, l’argumentaire, la démonstration.
Je ne m’étendrai pas sur le produit (et le service derrière le produit qui appelle à recruter toujours plus de vendeurs, voilà le problème d’un système qui s’annonce pyramidal en flirtant avec les subtilités juridiques). Je ne souhaite pas être la cible de tous les petits soldats de la marque qui écument la toile pour traiter les auteurs de billets suspicieux de parfaits ignorants qui ne veulent pas réussir dans la vie. Mais disons que, globalement, Michelle s’échine à nous vendre un concept – américain, en appelant même une copine pour nous prouver que le réseau des revendeurs est génial, et composé de gens très heureux et supra-conscients d’être sur la pente ascendante. La démonstration est très longue, l’heure du déjeuner passe sans qu’on ait encore rien avalé, et Michelle nous inonde de chiffres et de promesses de gain en essayant de faire glisser que la mise de départ est pour notre pomme, qu’elle est contractualisée (ce qui est inquiétant pour le désengagement) et s’élève à plusieurs centaines d’euros.
On passe à table. Elle nous sert des pâtes toutes prêtes avec une sauce en pot. OK, ce n’était pas un déjeuner gastronomique, mais je croyais que c’étais un déjeuner où l’on avait autant à donner qu’à recevoir. Je trouve la partie conviviale expéditive alors que la présentation, entre le film, le témoin, la doc et les chiffres… a été bien longue. Il est 16h passées quand Clothilde et moi quittons l’appartement… en croisant le compagnon de Michelle, une sorte de Ken Surfer dont on apprend qu’il est dans le même business qu’elle, mais semble-t-il »à un poste à responsabilité ». Elle nous donne congé en nous rappelant bien qu’elle vit dans le 16ème, a un projet de belle voiture et peut voyager.
La douche froide arrive une fois mon retour à la maison. Clothilde a pu rentrer chez elle bien plus tôt que moi et s’est précipitée sur internet pour googleiser la marque et le concept présentés tout l’après-midi. Elle m’envoie une liste de liens accablants et me dit qu’elle ne mettra pas les pieds là-dedans. Moi je lui avais dit que cela me semblait une possibilité sérieuse d’avoir un complément de revenu et que j’étais bien placée pour savoir que, dès qu’on s’affichait investi dans un système fait pour gagner de l’argent, on passait pour des méchants. J’avais tout faux. Michelle comptait sur la sueur et les euros de Clothilde et ses proches, et sur le relai vers mes propres réseaux pour maintenir sa petite vie d’exploiteuse sans foi ni loi qui se la raconte, façon succès à la Donald Trump.
J’ai mis sous pli les pseudo-revues économiques que Michelle m’avait laissées (éditées par la marque), qu’elle souhaitait de toute façon récupérer (tout est payant pour elle, même les hameçons qu’elle met à notre disposition…) et j’ai poliment décliné. Clothilde ne m’a plus jamais vraiment reparlé depuis. Michelle est restée longtemps dans mes « amis » Facebook sans s’adresser à moi, ce qui me permettait de surveiller ses touches dans mon périmètre – je lui avais d’ailleurs cassé une baraque une fois. Récemment, elle a fini par me supprimer de sa liste, la mule ne devait plus lui sembler promesse de chair fraîche.
J’ai pris pas mal de bonnes résolutions depuis – dont celle de ne plus courir des rendez-vous improbables pour rendre des services improbables, mais surtout celle de combattre toute proposition malhonnête, toute organisation prônant le secret du concept et du groupe d’initiés VERSUS ceux qui ne peuvent pas comprendre. Celle de faire barrage à toute personne qui viendrait diffuser cette fausse bonne parole et qui surtout se servirait de moi pour accéder à des cibles supposément vulnérables et potentiellement recrutables.